Lviv – Ukraine, 4 avril 2021
L’église Saint Volodymyr et Olga a été bâtie au cœur d’une banlieue comme l’URSS en a construit tant et plus en Europe de l’Est pendant la guerre froide. Des barres d’immeubles rigoureusement identiques séparées par de larges rues arborées. La vision du bonheur socialiste : égalité sociale et lien avec la nature. Bien des années plus tard, les offenses du temps l’ont rendue triste et laide les jours de pluie.
Il pleut souvent par ici.
Serguei Romanovitch Platov remonte un trottoir humide, les yeux rivés sur ses chaussures. Il longe sans les voir les bâtiments à la peinture décrépite et aux fenêtres déglinguées. Il ne remarque pas plus l’église pourtant massive. À sa décharge, elle a repris tous les codes de l’architecture locale. Seules ses coupoles rappellent sans ambiguïté sa vocation, mais elles sont trop hautes pour attirer son regard. Quelle importance, il n’a jamais mis les pieds dans une église. Qui sait, cela pourrait briser le gris de sa vie et la rendre plus rose. Encore faudrait-il que l’idée lui vienne. Peu de chance.
Il s’attendait à des lendemains bien meilleurs en arrivant en Angleterre. À la chute de l’Union soviétique, il était l’un des plus jeunes colonels du KGB, un officier promis à un brillant avenir. Malheureusement, il avait trop tardé avant de quitter la Russie. Les officines des pays de l’Ouest étaient déjà submergées par les offres de services d’anciens espions. Il avait obtenu un passeport britannique en échange de quelques renseignements, mais aucun emploi stable. Des incartades alcooliques lui avaient bien vite interdit tout travail honnête dans le domaine de la sécurité, le seul où il possédait des compétences monnayables.
Alors il avait basculé du côté des méchants, si tant est qu’il ait été un gentil pendant ses années KGB. Il avait erré de groupes de truands en bandes de trafiquants. Toujours en tant qu’homme de main. Sa situation lui inspirait trop de dégoût pour supporter l’idée même d’une progression dans la hiérarchie.
Il y a quelques années, il avait émigré en Ukraine. Il n’était jamais arrivé à maîtriser l’anglais, surtout celui des bas-fonds. Les gens d’ici utilisent plus le russe que l’ukrainien. Il travaille pour un Arménien râblé au visage balafré, Vazgen Tarkessian, le chef d’une des bratvas de la ville. Une bratva, parlez-moi d’une confrérie, pense-t-il à chaque fois, une bande de petites frappes qui n’aurait pas survécu plus d’une heure en Russie. Mais qui est-il pour leur faire la leçon, lui, le « frère » vieillissant, dont le job consiste à obliger les récalcitrants de toutes sortes.
Faut dire qu’avec son mètre quatre-vingt-douze et ses cent vingt kilos de muscles, il ne laisse personne indifférent, même à son âge. Son sourire, si besoin, en rajoute une couche. Un souvenir qui sentait fort l’Union soviétique. Une dentition indestructible, tant elle est renforcée par une armature en ferraille. Au début, Sergei avait bien songé à faire ravaler tout cela, mais très vite il y avait renoncé. Il possédait là un redoutable outil de travail, un outil des plus dissuasifs.
Ce matin, il retourne voir la patronne d’un salon de coiffure. La matrone doit avoir eu pour mère une gardienne d’immeuble du temps de Staline. Comment expliquer autrement qu’elle se montre si bête et têtue ? Et cet aspect de harpie ! À chaque fois, Sergei se demande quelle coiffeuse peut se confectionner une pareille pièce montée déstructurée, en partant d’une chevelure.
Sergei se répète régulièrement sa trouvaille : « pièce montée déstructurée ». Il la réserve pour une bonne occasion. Pour faire rire l’une des employées, rêve-t-il. Elles sont aussi charmantes que la vieille est moche. Des krasavitsy qui mettraient un peu de lumière dans la vie de Sergei. Faire rire une femme est la première marche qui vous ouvre son intimité. D’autant que l’âge l’a laissé plutôt bien conservé. Il a un faible pour la grande blonde. Elle manque un peu de rondeur, mais Sergei n’a jamais eu d’attirance pour les femmes enveloppées. Probablement un blocage œdipien, sa mère l’était trop.
D’un geste sec, Sergei réajuste son costume. Il vient de l’apercevoir à travers la devanture du salon. Discrètement, il jette la mignonnette de vodka qu’il tient encore dans sa main. Depuis son arrivée en Ukraine, il en achète une dans l’épicerie en bas de chez lui chaque matin. Dès qu’il en sort, il la vide d’un trait. Il lui faut bien ça pour débuter chacune de ses journées sordides. Cette dose, mais pas plus. Ses mésaventures britanniques lui ont suffi.
Alors qu’il franchit le seuil du salon, des éclairs jaillissent des yeux de la Méduse aux vipères déstructurées. Sergei esquisse un sourire. L’électricité disparaît, telle de la fumée sous la pluie. Un frémissement parcourt le corps boudiné de la vieille. Les choses ne vont pas traîner, pense-t-il à regret. Le tiroir-caisse s’ouvre, comme mû par une vie propre. Le teint livide, la femme saisit un par un les billets. Des petites coupures, ça va nécessiter un peu de temps, se réjouit Sergei. Ses yeux abandonnent l’acariâtre pour glisser le long du dos de la grande blonde. Ce soir, il l’attendra à la sortie et lui proposera d’aller prendre un verre au bar, à deux pâtés d’immeubles d’ici. Personne ne résiste à son charmant sourire. Il doute qu’elle soit la première, même s’il redoute encore plus que seule la peur la motive.
Soudain, une violente quinte de toux le secoue aussi fort qu’un de ces pommiers que l’on récoltait à la machine dans la ferme de ses parents. Il s’écarte brusquement du comptoir ; serait-il victime d’un mauvais tour de la sorcière ? Tout tangue autour de lui. Bizarrement, la patronne a l’air encore plus affolée que lui. Il recule pour s’appuyer sur la porte, quand une nouvelle quinte, plus sévère, lui écrase les côtes. Un liquide s’écoule de sa bouche, juste avant qu’il ne s’effondre. Comme Sergei tombe, ses yeux croisent ceux de sa coiffeuse pour la première fois. Elle lui sourit, comme... un ange !
Ultime dérision dans sa vie d’athée convaincu.
La suite à venir !
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